A peine arrivée en terre normande, v’la qu’la barrière d’la langue s’fait d’jà r’ssentir. La valise plus chargée qu’une haleine post-raclette, je fends la foule avec la délicatesse d’une vache suroxygénée. Les expressions fusent ! Saisie par ce qui paraissait être un compliment, « Sacré vin diou, j’peux point dire que t’es aget té » je réponds par un poli « Merci, c’est gentil ». Eh oui, quand on comprend l’expression comme « Qu’est-ce que tu es jeune ! (et jolie dans ma tête allez on en rajoute, toujours plus) », on ne peut qu’apprécier le compliment. Le fin mot de l’histoire et que j’ai répondu à « Ben dis donc, on ne peut pas dire que tu sois très douée toi » par « Merci, c’est gentil ».
Sans me douter du ridicule de la situation, je continue mon périple pour rejoindre ma petite maison normande. Un sourire niais s’affiche sur mon visage bienheureux.

Perchée sur mes talons, les pavés sont un véritable obstacle : j’ai l’impression de marcher sur des œufs de caille. Mais l’enthousiasme de ce premier échange me donne envie de me surpasser. Et c’est vrai qu’on me regarde. Ce n’est pas pour me déplaire d’ailleurs. Je sens que l’on veut me dire quelque chose… mais quoi ? Ne doutant pas une seconde de moi-même, j’accélère la cadence sous la pression de ces nombreux regards. En descendant une des rues principales de ma nouvelle ville, je pénètre un quartier en travaux, et un artisan perché au 2ème étage de l’immeuble en reconstruction me lance avec entrain « Té vas finir par t’casser la margoulette, chie d’haut ! ». Plus de doute, c’est ma bonne étoile qui me prépare un accueil des plus agréables : voilà que le moindre inconnu se soucie de ma santé… Pour moi, tout tombe sous le sens : ce charmant artisan a remarqué la dangerosité de la rue en travaux et me dit : « Moi qui te vois de haut, j’ai peur que tu te casses la figure ! ». J’ai donc répondu « Ne vous en faites pas, je fais attention ! Bonne journée » à un tonitruant « Tu vas finir par te casser la gueule, espèce de petite prétentieuse ». Etrangement, j’ai comme l’impression d’un décalage entre ce que l’on me dit et ce que je réponds. Mais je me pose un peu trop de questions comme d’habitude et je décide cette fois de ne pas trop m’écouter. A quoi bon voir le mal partout…
J’arrive enfin chez moi, pose mes valises et décide de prendre une douche pour décontracter mes petits muscles. J’envoie du son dans la maison et enclenche la playlist du love : Love me harder, Lean on, How deep is your love… c’est clairement la bamboula. Et je m’imagine déjà refaisant le monde en frottant la pomme énergiquement. Et là, surprise, c’est la douche froide. Je résiste à l’appel du technicien et me lance dans les manip’ techniques : j’approche de la chaudière, tourne un bouton, un autre, à la croisée du hasard et du talent. J’attends, retourne à la salle de bain et fais couler un peu d’eau : toujours rien. Je commence à avoir chaud, et pourtant, en Normandie, le temps n’est pas celui des tropiques sauf lors de la saison des pluies…
Cette source soudaine de chaleur semble venir tout droit des radiateurs : j’étouffe à moitié sous ces températures subsahariennes. Impossible de savoir quel bouton trifouillé est à l’origine de ce dérèglement intempestif. Le front perlé, je saisis immédiatement le combiné et appelle le premier technicien que je trouve dans le guide du Viking. Je lui explique un peu paniquée la situation. Il semble prêt à m’aider après une petite hésitation : « Heu lâaa, t’as l’air rien bête té de c’que té m’dis ». Flattée, je lui explique qu’en effet je ne suis d’habitude pas mauvaise en bricolage puisque mon père m’a enseigné quelques astuces. L’échange se clôt et je raccroche.
Attendant l’arrivée du plombier, je me cherche une occupation. Intriguée par cette foule de nouvelles expressions que j’ai cru avoir comprises, je me lance dans la recherche de leurs significations sans m’attendre à de grandes découvertes. Site après site, je m’aperçois que j’ai tout compris de travers. Un fou rire nerveux déforme mon visage et les rougissements ne se font plus attendre. Rien qu’au souvenir de ces échanges malencontreux, ma gêne n’est pas dissimulable. La sonnerie retentit : voilà mon technicien qui arrive. Et moi toujours empêtrée dans mon combo peignoir / savates. Je me dépêche de lui ouvrir :
« – Heu lâaa, qué biau débouché su la gorge de la vallée ! » (= quel beau décolleté)
Cette fois c’en est trop, je prends mon courage à deux mains et dégaine mes quelques expressions à la mords-moi-le-noeud.
« – Bah dis-don avec ta goule de merlan frit, m’en va t’coller eun pèqu’ , mouque à merde ! V’la un qu’a pas d’vésouille ! Mais j’cré bin qu’l’air nous scie l’co… On s’engobe là ! »
« – Qui qu’alle a celle-là à brailler comme ça… Y’en a pou une corvée de grand chemin rin d’plu !
Vaut mieux ça que d’marcher dans la castafouène ! »
( = Dis donc avec ta tête de merlan frit, je vais te donner une gifle, mouche à merde ! En voilà un qui n’a pas de courage ! Mais je crois bien que nous sommes en train de nous asphyxier… On étouffe là ! )
( = Qu’est ce qu’elle a celle-là à crier comme ça… Il y en a pour une après-midi de travail, pas plus ! Il vaut mieux ça que de marcher dans une crotte !)

Toutes ces expressions injurieuses font qu’on a vite le camboui collé aux méninges. Mais les normands sont drôles à s’en péter les bretelles alors pour s’en remettre, on s’en tiendra à cette formule d’une sagesse druidique (comprenne qui pourra) : « Bon qu’y m’dit, bin que j’lui réponds. Le lendemain il était mort. »

J. BORTOLIN